Réflexions en vue d’une étude de la culture politique municipale au Québec (1855-1939)

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En 2014, Amélie Bourbeau et moi amorcions nos recherches dans le cadre du projet CRSH « Une gouvernance municipale en construction dans un Québec en mutation (1855-1939) ». Peu de temps après, j’ai eu le plaisir de présenter certains éléments de notre cadre d’analyse dans le contexte du colloque « Regards croisés sur la vie culturelle et les sociabilités régionales au Québec (XIXe-XXe siècles) » co-organisé par Alex T. Lamarche et Adrien Rannaud à Trois-Rivières. Cette communication a conduit à son tour à la rédaction d’une note de recherche qui vient de paraître dans le dernier numéro de Mens, dans lequel vous trouverez d’ailleurs un dossier constitué d’articles tirés de ce colloque.

Le régime municipal mis en place au Bas-Canada au milieu du XIXe siècle traîne un lourd héritage qui a été assez peu examiné par les historiens. Dans cette note de recherche, Amélie Bourbeau et moi proposons une réflexion exploratoire sur le passé du gouvernement local au Québec en nous intéressant à la période qui va de la création du régime actuel, en 1855, au début de la Seconde Guerre mondiale, moment à partir duquel le monde municipal, ébranlé par la crise économique des années 1930, est éclipsé par le développement rapide des ordres de gouvernement supérieurs. Notre réflexion porte d’abord sur l’historiographie. En examinant la place réservée à la fondation du régime municipal au Bas-Canada et aux petites et moyennes villes dans l’histoire du Québec, nous montrons que si ce régime a été conçu dans un esprit assez peu démocratique, dans les faits et pendant la période étudiée, tout suggère qu’il est le théâtre d’une culture politique riche et complexe. Malheureusement, l’historiographie actuelle, à l’extérieur de la métropole montréalaise, permet peu ou mal de rendre compte de cette richesse. À partir de cette analyse de l’historiographie, nous proposons une réflexion de nature plus méthodologique en examinant de plus près quelques outils conceptuels et quelques pistes de recherche qui permettraient de mieux rendre compte de l’histoire politique et culturelle locale et municipale du Québec. Nous montrons ainsi comment les notions de gouvernance, de citoyenneté et, surtout, de culture politique permettraient d’offrir un portrait plus riche de cette histoire.

Ce cadre a notamment été mis en pratique dans le chapitre que j’ai écrit dans le collectif Pouvoir et territoire au Québec depuis 1850 qui est paru l’an dernier chez Septentrion.

 

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Passé construit et passé vécu : l’impact de Bombardier dans la construction de la mémoire collective des habitants de Valcourt de 1971 à 2003

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Usine L’Auto-Neige Bombardier Limitée, 565 de la Montagne, Valcourt, Québec, avant 1957
© Archives Musée J. Armand Bombardier

C’est avec grand plaisir que j’annonce le dépôt final du mémoire de Félix-Antoine Morin, préparé sous ma supervision et intitulé « Passé construit et passé vécu : l’impact de Bombardier dans la construction de la mémoire collective des habitants de Valcourt de 1971 à 2003 ». À l’aide de témoignages oraux, il s’est penché sur la construction de la mémoire collective des habitants de Valcourt et sur le rôle que joue, dans ce processus, l’omniprésente entreprise. Son mémoire permet de mettre à jour une identité locale où l’entreprise éclipse largement la localité comme référent.

Voici son résumé:

Ce mémoire porte sur l’influence du discours historique de Bombardier sur la mémoire collective des habitants de Valcourt de 1971 à 2003. L’importance du Musée Joseph-Armand Bombardier, principal diffuseur du discours, auprès de la population valcourtoise, illustre l’attachement identitaire des habitants à un passé qui les distingue. La fierté locale liée à l’histoire exceptionnelle de la réussite de l’entreprise Bombardier ainsi que son omniprésence dans la vie locale des Valcourtois et des Valcourtoises sont des facteurs propices à l’intégration du discours historique de la compagnie au sein de la mémoire collective. Le premier chapitre est consacré au contexte historique et historiographique dans lesquels s’intègrent notre recherche et présente la méthodologie ainsi que le cadre conceptuel utilisés. Pour analyser la réception du discours historique de Bombardier auprès de la population valcourtoise, nous nous basons sur un corpus de vingt-deux entrevues et quelques sources locales, tel que le livre du 150e anniversaire de la municipalité. Le deuxième chapitre aborde les cadres contextuels et institutionnels du discours historique afin d’évaluer l’influence de l’expansion de la compagnie à Valcourt sur l’élaboration du discours, mais également de bien comprendre le rôle du Musée Joseph-Armand Bombardier dans sa diffusion. Le Musée, inauguré en 1971 puis rénové à deux reprises en 1989 et en 2016, est un important vecteur de diffusion de la mémoire collective locale puisque les habitants accordent une grande importance aux expositions qui, grâce à des symboles comme le Ski-Doo et Joseph-Armand Bombardier, constituent une fenêtre sur leur passé. Le dernier chapitre prolonge cette réflexion et analyse le caractère indissociable de l’histoire de Valcourt et de Bombardier pour démontrer que l’omniprésence de la compagnie dans divers aspects de la vie locale jusqu’à la fin des années 1980 joue un rôle central dans la construction du rapport entre la mémoire collective des Valcourtois et des Valcourtoises et le discours historique de l’entreprise.

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Musée J. Armand Bombardier de Valcourt

« Humaniser » la ville (Histoire urbaine no. 48 (avril 2017)

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Un bref article, en ce début de saison estivale, pour vous signaler la parution du numéro 48 de la revue française Histoire urbaine. J’y co-dirige, avec Olivier Chatelan (Université Jean Moulin – Lyon 3), un dossier sur le thème «  »Humaniser » la ville ».

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Voici d’ailleurs un bref extrait de l’introduction:

« Humaniser » la ville : qu’est-ce à dire ? Bâtir ou aménager une ville « humaine », « plus humaine » ou « à taille humaine » constituent des ambitions revendiquées par nombre de politiques publiques d’aménagement urbain depuis quelques années. À l’échelle mondiale, l’Unesco fait de l’« humanisation » des villes contemporaines un enjeu fondamental autour de trois composantes : le droit à la ville, l’établissement de « formes participatives de gouvernance » et le développement d’une « solidarité active » [1]. Le projet est donc à situer au-delà du seul cadre de l’urbanisme comme discipline : il engagerait la cité autant que la ville, le « vivre ensemble » autant qu’un art de bâtir. Cette dimension politique a pu servir de caution morale ou idéologique, variable selon les lieux et les périodes. La justification d’une rénovation urbaine ne s’appuie-t-elle pas parfois sur la dénonciation d’un quartier ou d’un îlot « déshumanisé » ? En Amérique du Nord, par exemple, cet argumentaire aura été déployé non seulement pour justifier la destruction de quartiers populaires considérés comme irrécupérables dans les années 1960, mais également pour appuyer la démolition, dans les années 1990 et 2000, de certains grands ensembles résidentiels qui avaient été construits pour les remplacer, comme le complexe Cabrini-Green à Chicago [2]. L’idée d’« humaniser » la ville se profile également derrière les différentes déclinaisons du processus de suburbanisation, et tout particulièrement les projets associés plus récemment au « New Urbanism », comme la communauté planifiée de Seaside en Floride [3]. En interrogeant le caractère d’évidence d’une notion socialement construite, l’historicisation de cette expression dans le champ de l’histoire urbaine contemporaine n’est donc pas une entreprise inutile.

[1] UNESCO, « Déclaration d’Istanbul sur les établissements humains », Rapport de la Conférence des Nations Unies sur les établissements humaines (Habitat II), juin 1996.
[2] Brian J. Miller, « The Struggle Over Redevelopment at Cabrini-Green, 1989-2004 », Journal of Urban History, 34,6 (septembre 2008), p. 944-960.
[3] Emily Talen, « Affordability in New Urbanist Development : Principle, Practice, and Strategy », Journal of Urban Affairs, 32, 4 (octobre 2010), p. 489-510.

La ville, quartier par quartier

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Cette année, j’ai eu différentes occasions de me pencher sur la notion de quartier en histoire urbaine. Pour ceux et celles que la chose intéresse, je vous invite à écouter la séance à laquelle j’ai participé, en compagnie de Paul-André Linteau et Fernand Harvey, lors du dernier congrès de l’ACFAS, et durant laquelle j’ai disserté sur cette question. Cette communication est la base sur laquelle je me suis appuyé pour écrire un chapitre dans un collectif qui devrait paraître au cours de l’année prochaine.

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Dans le même esprit, plus tôt cette année, j’ai eu le plaisir de préparer une note critique pour la revue Labour / Le Travail sur les excellents ouvrages de Gilles Lauzon sur Pointe-Saint-Charles et Dale Gilbert sur le quartier Saint-Sauveur de Québec, tous deux publiés chez Septentrion. Elle vient de paraître dans le plus récent numéro de la revue.

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Enfin, ces réflexions m’ont permis de découvrir le très bel ouvrage de Benjamin Looker sur la place des quartiers dans l’imaginaire culturel et politique américain durant la seconde moitié du 20e siècle. L’ouvrage s’est d’ailleurs mérité le prix Kenneth Jackson de l’Urban History Association de 2015, un honneur bien mérité.

Bonnes lectures!

Montréal, ses banlieues et la propagation du « virus de la corruption »

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En février 2014, j’ai eu le plaisir de participer à une journée d’étude et de réflexion organisée par le Centre de recherches interdisciplinaires en études montréalaises (CRIEM) sur la corruption à Montréal. L’exercice était merveilleusement interdisciplinaire, mêlant philosophes, historiens, politologues et spécialistes des politiques publiques et de l’administration, et a donné lieu à d’excellents échanges. Ajoutons que plusieurs élus étaient dans l’assistance et participèrent aux discussions.

Plusieurs des interventions de la journée, et quelques ajouts d’auteurs qui n’y étaient pas, ont récemment été rassemblées dans un petit ouvrage paru chez Leméac et intitulé Corruption. Montréal et ses démons. L’ouvrage est dirigé par Pascal Brissette et Mathieu Lapointe et offre différents points de vue sur cette problématique urbaine.

J’y signe un texte intitulé « Montréal, ses banlieues et la propagation du « virus de la corruption ». En voici un bref aperçu:

Le 12 novembre 2012, le maire de Westmount, Peter Trent, publiait dans les pages du Devoir un texte intitulé « Dix ans après les regroupements municipaux – La fusion a propagé le virus de la corruption ». Il y synthétise admirablement le point de vue des banlieues sur la problématique de la corruption et de la collusion à Montréal. Trent y parle du « penchant de Montréal pour la corruption », du fait que les « méthodes, l’administration et la moralité de l’ancienne ville de Montréal » seraient devenues la norme sur l’île après les fusions. Il reconnaît bien que corruption et collusion existent en périphérie, mais elles n’y ont pas de « base massive » sur laquelle s’appuyer et perdurer. Au contraire, avec les regroupements municipaux de 2002, la « corruption s’est diffusée à partir d’une source bien enracinée ». Sans nécessairement le savoir, le maire Trent fait écho à des discours qui datent de plus d’un siècle.

Je propose ici de jeter un coup d’œil dans le rétroviseur, d’adopter une perspective historique pour réfléchir au contexte dans lequel cet enracinement de la corruption aurait eu lieu. Je me pencherai donc d’abord sur le tournant du 20e siècle, une période particulièrement tumultueuse dans l’histoire politique de la métropole, et au rôle pour le moins ambivalent des banlieues montréalaises dans les efforts qui sont faits à l’époque pour assainir les mœurs politiques municipales. J’examinerai ensuite de plus près les discours que tiennent alors les élus suburbains sur la ville centrale et les pratiques qu’ils adoptent dans leur municipalité durant la première moitié du 20e siècle pour offrir un contre-exemple à ce « penchant de Montréal pour la corruption » dont parle Trent. En regardant ainsi en arrière, mon but est à la fois de relativiser les critiques suburbaines qui sont faites, encore aujourd’hui, à l’endroit de la ville centrale et de mettre en relief certain des défis qui attendent, et qui attendront probablement toujours, ceux qui veulent assainir ses mœurs politiques.

 

Retour vers le futur, ou la tentation de la révolution permanente

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Le dernier numéro de l’excellente revue d’idées et d’essais Argument vient de paraître et contient notamment un dossier intitulé « La Révolution tranquille et nous » dans lequel vous trouverez un texte de ma plume et s’appuyant sur mon expérience en classe l’automne passée. En voici l’introduction.

J’ai grandi à l’ombre de la Révolution tranquille. Ambiguë, cette locution, « à l’ombre de », peut vouloir dire que l’événement m’a privé de lumière, me laissant dans la noirceur. Elle peut également signifier que cette ombre m’a offert une certaine protection, qu’elle a créé un environnement propice à ma croissance. Dans cet essai, qui relève en partie de l’égo-histoire, je me penche sur cette ambivalence, sur ce caractère paradoxal de mon rapport à la Révolution tranquille. Afin d’éviter les excès de narcissisme, j’ai toutefois décidé de profiter du contexte dans lequel j’écris ce texte. En effet, ce semestre, j’ai le plaisir de donner un cours consacré à l’histoire du Québec au XXe siècle. M’inspirant de l’historien Jocelyn Létourneau, qui aime bien ausculter la conscience historique des jeunes Québécois[1], j’ai proposé à mes étudiants de participer indirectement à la rédaction de ce texte en m’offrant leurs propres réflexions sur la question. La semaine précédant la séance consacrée à la Révolution tranquille – donc en pleine Grande noirceur ! – ils m’ont remis de courts textes où ils répondent à certaines des questions soulevées dans l’appel de texte d’Argument. C’est donc non seulement comme citoyen et historien que j’aborde ici mon rapport à la Révolution tranquille, mais aussi comme professeur, « ces êtres qui vieillissent devant des classes qui ont toujours le même âge »[2].

[1] Jocelyn Létourneau, Je me souviens. Le passé du Québec dans la conscience de sa jeunesse, Montréal, Fides, 2014, 256 p.
[2] Benoît Melançon, Le niveau baisse ! (et autres idées reçues sur la langue), Montréal, Del Busso éditeur, 2015, p. 15.

La Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme a 50 ans : période révolue ou projet inachevé?

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Comme je le mentionnais dans mon billet précédent, le colloque annuel du CRCCF sera l’occasion de lancer le prochain numéro de Mens. Il s’agit d’un numéro double consacré au dossier « La Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme a 50 ans : période révolue ou projet inachevé? », dirigé par François Charbonneau de l’Université d’Ottawa.

En voici le sommaire:

François Charbonneau
Présentation

Articles

Daniel Bourgeois
La commission BB et la bureaucratie fédérale

François Charbonneau
« Ce n’est pas à strictement parler un “idéal” que nous soumettons » : la commission Laurendeau-Dunton et la Ville d’Ottawa

Christophe Traisnel et Anne-Andrée Denault
Quarante ans de pacification tranquille : du projet de reconnaissance politique de la commission Laurendeau-Dunton aux politiques de protection des francophones en situation minoritaire

Valérie Lapointe-Gagnon
Les origines intellectuelles de la commission Laurendeau-Dunton : de la présence d’une volonté de dialogue entre les deux peuples fondateurs du Canada au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, 1945-1965

Srilata Ravi et Claude Couture
En filigrane : l’Empire britannique comme toile de fond de la commission Laurendeau-Dunton et des années 1960

Stéphanie St-Pierre
Mémoires de l’Acadie et du Canada français hors Québec : les minorités de langue française et la commission Laurendeau-Dunton

Comptes rendus

Sandria P. Bouliane
Claudine Caron. Léo-Pol Morin en concert

Vincent Lambert
Julien Goyette et Claude La Charité (dir.), Joseph-Charles Taché polygraphe

Jonathan Livernois
Simon Nadeau, L’autre modernité

Dominique Marquis
Martin Roy, Une réforme dans la fidélité : la revue Maintenant (1962-1974) et la « mise à jour » du catholicisme québécois

Benoît Melançon
Catherine Ferland et Dave Corriveau, La Corriveau : de l’histoire à la légende

Denis Monière
Alain Lavigne, Lesage, le chef télégénique : le marketing politique de « l’équipe du tonnerre »

Bonne lecture!