The Slow Professor – notes de lecture

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L’ouvrage The Slow Professor de Maggie Berg et Barbara K. Seeber me semblait une excellente idée de lecture en cette année de congé sabbatique, année durant laquelle j’espère faire un peu de ménage dans mes habitudes et pratiques de travail de manière à atteindre quelque chose comme un meilleur équilibre entre les différentes facettes du travail professoral.

Je dois avouer que ce petit ouvrage d’un peu plus de cent pages m’a laissé sur ma faim, ou plutôt m’a déçu.

L’objectif des auteures ne manque pourtant pas d’intérêt: « Challenging the Culture of Speed in the Academy ». Et l’ouvrage a le mérite d’identifier rapidement et clairement certains des principaux problèmes qui se posent actuellement dans le monde universitaires, et tout particulièrement le virage entrepreneurial des institutions et la fragmentation croissante du travail effectué par les professeurs qui y oeuvrent. J’aime beaucoup ce terme de « fragmentation ». Il décrit terriblement bien cette impression pour le moins désagréable que je ressens à la fin de certaines journées de travail: celle d’avoir effectué mille et une petites tâches déconnectées les unes des autres, sans avoir fait avancer aucun des « gros » dossiers qui devraient normalement accaparer mon attention.

Berg et Seeber décrivent leur livre comme suit: « Our book is more optimiste than works on the corporate university, more political and historicized than self-help, and more academically focused than those on stress and the Slow movement. » (p. vii) Malheureusement, spécialement lorsqu’il parle de solutions, l’ouvrage sombre un peu trop souvent à mon goût dans le « self-help », dans une rhétorique un peu creuse du genre croissance personnelle.

The Slow Professor marque tout de même quelques très bons points. Il souligne à quel point le monde universitaire actuel nourrit un esprit de compétition et un individualisme qui nuisent à la collégialité et entretiennent un irritant discours de « busyness ». Je ne suis pas trop sûr de comment traduire ce dernier terme – « occupisme »? -, qui décrit cette surenchère verbale du « je suis très occupé » que déploient nombre de professeurs – dont je suis parfois, je dois l’admettre. Cette surenchère prend parfois des formes démentielles, comme dans ces nombreux guides que l’on retrouve sur la Toile quant à la façon dont un professeur devrait gérer son horaire. Voici un exemple qui est malheureusement assez représentatif.

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Source: http://phdtalk.blogspot.ca/2014/01/time-management-in-academia-balancing.html

Le premier chapitre de l’ouvrage est d’ailleurs consacré à cette question du rapport des universitaires au temps et est probablement celui que j’ai le plus apprécié. Il lie étroitement cette obsession pour la gestion du temps au sentiment de fragmentation auquel je faisais référence plus haut. La solution proposée, « timelessness », me semble toutefois sortir tout droit d’un traité néo-bouddhiste grand public. Le concept y est défini comme « the experience of transcending time and one’s self by becoming immersed in a captivating present-moment activity or event » (p. 26). Mais bon, c’est peut-être juste moi qui, moins poétiquement, parlerait de l’expérience d’écrire pendant une période de temps prolongée sans se faire déranger…

Les conseils qui concluent ce chapitre ne manque d’ailleurs pas de pertinence:

  • « We need to get off line. » On y parle d’ailleurs de manière tristement amusante de « self-induced ADD ».
  • « We need to do less. »
  • « We need regular sessions of timeless time. » Bon, ce n’est peut-être pas le plus pertinent de la liste…
  • « We need time to do nothing. »
  • « We need to change the way we talk about time all the time. »

Les chapitres suivants m’ont semblé moins intéressants. Le second porte sur l’enseignement, le troisième sur la recherche et le dernier sur la collégialité. J’ai beaucoup apprécié la charge menée par les auteures contre l’obsession des administrateurs universitaires pour l’enseignement à distance, qui vide l’expérience de ce qu’elle a de plus important, mais j’ai moins apprécié les conseils proposés, qui se nourrissent abondamment du discours sur l’intelligence émotionnelle. La section sur la recherche joue également un peu trop à mon goût sur ce registre (par exemple, on y écrit « I am trying to think of time as an unfolding of who I am as a thinking being. » (p. 59)).

Bref, pour ce qui est de mener cette réflexion sur mes pratiques et habitudes de travail, je crois que je laisserai assez largement de côté The Slow Professor pour poursuivre ma lecture sporadique d’autres sources (par exemple les excellents blogues de The Chronicle of Higher Education).

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Parution de Mens vol. XV, no. 2

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L’histoire intellectuelle et littéraire du Canada français aux XIXe et XXe siècles sont à l’honneur dans cette nouvelle livraison de Mens. Revue d’histoire intellectuelle et culturelle.

Jean-Philippe Carlos analyse le rapport qu’ont entretenu les revues d’idées de droite des années 1950 et 1960 avec la question de l’indépendance du Québec. Basée sur un corpus de publications encore peu exploité par les historiens, son étude met au jour les recompositions à la fois structurelles et idéologiques du réseau intellectuel traditionaliste qui, après une période faste sous le régime duplessiste, a été mis à rude épreuve par les changements sociologiques et politiques rapides de la Révolution tranquille. Devant la montée de l’État national québécois et la réappropriation du (néo)-nationalisme par les forces de gauche, les revues d’orientation traditionaliste ont été amenées, non sans essuyer certains revers, à adapter leurs discours à la faveur d’un nouvel idéal, celui de la souveraineté politique.

Guy Gaudreau et Micheline Tremblay s’attachent, pour leur part, à retracer le destin particulier du roman Juana, mon aimée de Harry Bernard, depuis ses premières versions à la fin de l’automne 1930, en passant par sa promotion dans l’espace public ; les discussions qu’il a suscitées dans certaines correspondances privées ; sa consécration attestée par l’obtention d’un prix David en 1932; jusqu’à sa réception critique dans les recensions. Œuvre oubliée du répertoire canadien-français, son importance ne s’en trouve pas diminuée pour autant, à la fois en raison de sa structure narrative novatrice et grâce à l’éclairage particulier qu’il offre de la situation de l’institution littéraire canadienne-française durant l’entre-deux-guerres.

Suit un article signé par Vincent Lambert qui propose, dans une visée synthétique, une brève histoire de l’anticléricalisme dans la littérature québécoise depuis la seconde moitié du XIXe siècle jusqu’aux années 1960. À rebours d’une perception par trop simpliste du fait religieux qui ferait de toute proposition anticléricale son antithèse et soucieux de sonder le versant réformateur du catholicisme, Lambert œuvre pour une compréhension plus nuancée, complexe et circonstanciée du phénomène anticlérical. Son propos fait ressortir l’un des fils conducteurs de la critique canadienne-française du cléricalisme qui, depuis Louis-Antoine Dessaulles jusqu’à Paul-Émile Borduas, en passant par Louis Fréchette, Arthur Buies et Jean-Charles Harvey, a consisté à confronter l’Église sur son propre terrain en plaidant pour une séparation entre le sentiment religieux et l’institution cléricale.

Bonne lecture !

Les « villages » de Montréal, ou la métropole comme communauté de communautés

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Dans deux semaine, je participerai au colloque organisé à l’occasion du 10e anniversaire du Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal. Vous en trouverez le programme ici. Ce sera une belle occasion de faire le point sur la contribution de l’équipe à l’histoire urbaine et de réfléchir aux perspectives qui s’offrent aux chercheurs dans ce domaine. Ce sera aussi l’occasion de célébrer la subvention du FRQSC que l’équipe s’est méritée pour les quatre prochaines années!

Pour ma part, j’y proposerai une réflexion sur le rôle du quartier comme échelle de recherche (ce qui m’a donné l’occasion d’enfin m’attaquer au livre de Gilles Lauzon sur Pointe-Saint-Charles et à celui de Dale Gilbert sur Saint-Sauveur). Voici le résumé de ma communication:

On se souvient surtout du roman Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy comme du premier roman québécois proposant une vision naturaliste de la vie ouvrière en milieu urbain. Cela dit, du point de vue de l’historien de la ville, l’un des aspects les plus frappants du portrait que brosse l’auteure est la vision de l’espace urbain qu’ont les protagonistes du roman. Leur quartier de Saint-Henri n’est pas un district de Montréal. C’est un village. Leur village. La « ville » apparaît à leurs yeux comme un espace autre, étranger, même s’ils le fréquentent à l’occasion. Dans le cadre de cette communication, je proposerai d’abord une réflexion théorique et conceptuelle sur cette échelle que représente le quartier en histoire urbaine et sur la façon dont l’espace montréalais a été (et est toujours) compris et conçu comme une mosaïque de quartiers aux caractéristiques distinctes. Je me pencherai ensuite sur les études produites dans les dernières années sur le patrimoine et l’histoire de quartiers montréalais et je proposerai une analyse critique de cette utilisation de la notion de quartier pour découper et étudier l’espace montréalais. En d’autres mots, je tâcherai de voir dans quelle mesure ce découpage sert ou dessert la recherche, mais également de voir comment cette recherche contribue, à sa façon, à la structuration ou au renforcement de ce découpage.

Retour vers le futur, ou la tentation de la révolution permanente

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Le dernier numéro de l’excellente revue d’idées et d’essais Argument vient de paraître et contient notamment un dossier intitulé « La Révolution tranquille et nous » dans lequel vous trouverez un texte de ma plume et s’appuyant sur mon expérience en classe l’automne passée. En voici l’introduction.

J’ai grandi à l’ombre de la Révolution tranquille. Ambiguë, cette locution, « à l’ombre de », peut vouloir dire que l’événement m’a privé de lumière, me laissant dans la noirceur. Elle peut également signifier que cette ombre m’a offert une certaine protection, qu’elle a créé un environnement propice à ma croissance. Dans cet essai, qui relève en partie de l’égo-histoire, je me penche sur cette ambivalence, sur ce caractère paradoxal de mon rapport à la Révolution tranquille. Afin d’éviter les excès de narcissisme, j’ai toutefois décidé de profiter du contexte dans lequel j’écris ce texte. En effet, ce semestre, j’ai le plaisir de donner un cours consacré à l’histoire du Québec au XXe siècle. M’inspirant de l’historien Jocelyn Létourneau, qui aime bien ausculter la conscience historique des jeunes Québécois[1], j’ai proposé à mes étudiants de participer indirectement à la rédaction de ce texte en m’offrant leurs propres réflexions sur la question. La semaine précédant la séance consacrée à la Révolution tranquille – donc en pleine Grande noirceur ! – ils m’ont remis de courts textes où ils répondent à certaines des questions soulevées dans l’appel de texte d’Argument. C’est donc non seulement comme citoyen et historien que j’aborde ici mon rapport à la Révolution tranquille, mais aussi comme professeur, « ces êtres qui vieillissent devant des classes qui ont toujours le même âge »[2].

[1] Jocelyn Létourneau, Je me souviens. Le passé du Québec dans la conscience de sa jeunesse, Montréal, Fides, 2014, 256 p.
[2] Benoît Melançon, Le niveau baisse ! (et autres idées reçues sur la langue), Montréal, Del Busso éditeur, 2015, p. 15.