Montréal 1642-1942: 19 octobre 1941

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Alors que « les Russes bloquent une quadruple offensive » (comme le proclame la première page de La Patrie), l’inauguration des fêtes (religieuses) du troisième centenaire de Montréal se poursuit le dimanche 19 octobre 1941 avec une grande messe d’ouverture à l’église Notre-Dame. Toujours poétique, le secrétaire Héroux explique:

Notre Dame! Ville-Marie! Ces deux noms sont naturellement unis. L’église Notre-Dame est la gardienne de l’âme de l’antique Ville-Marie. Notre-Dame a recueilli les effluves mystiques émanées de ce coin de terre, ce premier Montréal où Maisonneuve abattit le premier arbre, où a germé le premier blé, où s’est élevée la première maison, s’est fondé le premier foyer, est né le premier enfant, où s’est versé le sang de nombreux colons héroïques, où se sont livrées tant de batailles pour défendre Ville-Marie, pointe avancée de la Nouvelle-France.

La messe réunit une large part du haut clergé catholique canadien-français de l’époque. S’y ajoutent quelques dignitaires internationaux, dont le consul Coursier et le délégué apostolique Monseigneur Ildebrando Antoniutti. Le premier ministre provincial, Adélard Godbout est également présent.

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C’est Antoniutti qui occupera le centre de la scène. En l’appelant à prononcer le sermon, l’archevêque Charbonneau souligne que, à l’instar de Maisonneuve qui bénéficiait de la bénédiction papale d’Urbain VIII, les organisateurs des fêtes du tricentenaire ne pourraient aller de l’avant sans celle de Pie XII.

Le long sermon que propose Antoniutti aux Montréalais est organisé en trois temps. Il revient longuement sur le caractère religieux et missionnaire de la fondation de Ville-Marie, puis en tire « les leçons qui en découlent ». À cet égard, il mêle habilement nationalisme et piété avant d’aborder la dernière section de son sermon sur les devoirs des Montréalais. On ne sera pas surpris d’apprendre, en quelques mots, que « vous devez conserver l’héritage laissé par vos fondateurs et vous devez le répandre ».

Cette célébration religieuse terminée, la commission des fêtes donnera rendez-vous aux Montréalais le 1er janvier 1942 sur la Place d’Armes.

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Montréal 1642-1942: 15 octobre 1941

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Les pages 2 et 3 de La Patrie du 16 octobre 1941, de Montréal à Moscou…

Je n’ai pas encore commencé que j’ai déjà plusieurs mois de retard. En effet, les organisateurs des fêtes du tricentenaire choisissent d’inaugurer les célébrations le 15 octobre 1941 pour souligner le 300e anniversaire de la première visite des fondateurs de Montréal sur le futur site de Ville-Marie. On est alors à un des moments les plus sombres de la guerre pour les Alliés. La France est défaite depuis le printemps précédent, les Allemands avancent inexorablement sur le front est, menaçant Moscou et n’ayant pas encore goûté à l’hiver russe, les Américains demeurent en marge du conflit, la Grande-Bretagne s’appuie sur ses Dominions pour résister aux pressions allemandes dans les airs et sur (et sous) les mers. Qu’à cela ne tienne, on fêtera le tricentenaire de Montréal.

L’événement a lieu sur la Place Royale du Vieux Montréal, devant le monument des pionniers. Comme le résume Jean-P. Héroux, le secrétaire de la Commission du Troisième Centenaire de Montréal (CTCM): « Le coin de terre le plus sacré et le plus cher pour des coeurs de Montréalais allait revoir les chefs religieux et civils poser le premier acte officiel du IIIe Centenaire. » En vedette de ces premières manifestations des fêtes, on retrouve en effet Monseigneur Joseph Charbonneau et le maire Adhémar Raynault. Est également présent le consul de la France de Vichy, Henri Coursier (on ne manque pas d’évoquer cette présence française dans La Patrie).

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Trois conférenciers se succéderont au micro. C’est l’archevêque Charbonneau qui ouvre le bal avec un rappel des faits historiques qui donne bien le ton. Parlant des fondateurs de Montréal, il explique: « Que venaient-ils faire? Obéissaient-ils tout simplement au goût de l’aventure, à l’appât des richesses? L’histoire nous fournit la réponse. Elle nous dit que quelques temps auparavant, M. de la Dauversière et M. Olier avaient fondé la Société de Montréal. Elle nous rappelle encore que cette société groupait des chrétiens de haute valeur morale, unis dans une intention éminemment apostolique: fonder en l’île de Montréal, une chrétienté capable de rivaliser de ferveur avec l’Église primitive. »

Le recteur de l’Université de Montréal, Monseigneur Olivier Maurault, poursuivra dans le même sens, insistant sur la témérité des fondateurs face aux appels à la raison que l’on oppose alors à leur projet et reprenant la fameuse citation de Maisonneuve: « Je ne suis pas venu pour délibérer, mais bien pour exécuter; et tous les arbres e l’île de Montréal seraient-ils changés en autant d’Iroquois, il est de mon devoir et de mon honneur d’aller y établir une colonie. »

Les remerciements qu’adresse ensuite le maire Raynault aux participants semblent avoir beaucoup moins intéressés le secrétaire Héroux, mais il souligne l’intervention de Paul Leblanc, président général de l’Association catholique de la jeunesse canadienne-française. Ce dernier insiste sur le fait que la fondation de Ville-Marie fut « une oeuvre de jeunes », et que la jeunesse, à toute époque, « s’est vu confier de grandes missions ». Au sortir de la crise économique des années 1930, en plein conflit mondial et à l’aube d’un nouvel affrontement relatif à la conscription, cet appel à la jeunesse n’est pas sans intérêt.

 

 

Montréal 1642-1942: introduction

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Il y a de cela une quinzaine d’années, je déposais un mémoire de maîtrise (Commémorer la ville, une analyse comparative des célébrations du centenaire de Toronto en 1934 et du tricentenaire de Montréal en 1942) où je comparais les célébrations entourant le centenaire de Toronto en 1934 à celles consacrées au tricentenaire de Montréal huit ans plus tard. Ce mémoire confirmait le tournant « urbain » de mes recherches historiques et s’inscrivait dans le courant, alors très populaire, des études de nature mémorielle. Depuis, j’ai un peu délaissé ce filon, du moins pour ce qui est de mes recherches. Car, au-delà de la recherche, c’est une question – la question commémorative – qui hantera mon année, notamment pour ce qui est de l’enseignement. Ainsi, j’enseigne cet hiver pour la septième fois le cours HST 105 Histoire du Canada depuis 1840, où il sera fréquemment question du projet politique canadien, qui fête cette année son 150e anniversaire. De même, j’enseigne un séminaire sur les revues d’idées et d’essais où j’accorderai une place assez importante à l’Action française / Action nationale, revue d’idées québécoise qui fête cette année son 100e anniversaire (un exploit impressionnant pour une publication du genre). Enfin, historien du fait urbain au Québec, comment pourrais-je échapper au 375e anniversaire de la fondation de Montréal?

Et je dois avouer que, comme citoyen du moins, j’aimerais en partie y échapper. D’autres que moi ont déjà disserté sur le peu d’intérêt que semble porter le comité organisateur des fêtes pour la facette historique de ces célébrations (sans parler de son peu d’intérêt pour la langue française…) et je soupçonne de toute façon que je ne fais pas partie de la clientèle ciblée par les organisateurs. Cela dit, comme historien qui a traité des fêtes de 1942, je ne peux entièrement m’empêcher de réfléchir aux importantes différences qui existent et existeront certainement entre les deux événements. C’est pour cette raison que je me suis dit qu’il serait amusant, et je l’espère intéressant, de consacrer mon année à commémorer à ma façon les fêtes de 1942. Je laisserai à d’autres le soin de nous parler de Maisonneuve et de ses associés!

Dans les mois qui viennent, m’appuyant sur les sources que j’ai rassemblées à l’époque et sur de modestes recherches additionnelles, je ponctuerai donc l’année de petits articles reconstituant en quelque sorte les mille et une activités associées aux célébrations de 1942 (j’ai déjà un peu de retard).

Mais, d’abord, pour compléter cette introduction, quelques mots sur les préparatifs qui ont précédé ces fêtes. L’idée de célébrer le 300e anniversaire de la fondation de Montréal est attribuée au maire Adhémar Raynault, qui en fait mention dans son programme électoral de 1936. En 1937, Raynault, qui est également député provincial de l’Union nationale, fera amender la Charte municipale de la ville pour permettre la création d’une « Commission du IIIe centenaire ». Compromis dans un scandale financier, il devra quitter la mairie en 1938, mais l’emprisonnement de son successeur, Camillien Houde, par le gouvernement fédéral,  lui permet de revenir en scène en 1940 et il sera des fêtes en 1942 dont il est le président d’honneur (même si la ville est alors sous tutelle provinciale, le réduisant au rang de figurant politique).

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Léon Trépanier

La Commission du Troisième Centenaire de Montréal (CTCM) prend officiellement forme le 20 mai 1937. Réunissant des membres du conseil municipal et des représentants de différents « corps publics » (tant anglophones que francophones), elle sera dirigée par Léon Trépanier, directeur général des fêtes.  Trépanier, qui est alors échevin, a une longue feuille de route, incluant la présidence de la Société Saint-Jean-Baptiste (1925-1929) et l’organisation, en 1935, du tricentenaire de Trois-Rivières. Ses collègues et lui élaborent, en pleine crise économique, un programme tout de même ambitieux et ayant deux objectifs: faire des fêtes une leçon d’histoire pour les Montréalais, mais également faire de Montréal le principal centre touristique du Canada. Bref, même alors, les impératifs économiques jouent un rôle central pour les organisateurs. Le programme prévoit toute une gamme de projets et d’activités. En quelques mots, on parlera de l’embellissement de la ville, d’activités culturelles et religieuses, d’un tribut à la jeunesse canadienne-française, de sport et d’artisanat local.

Tout cela est toutefois d’assez peu d’importance au final, car, en 1939, le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale vient tout bouleverser. Le 26 novembre 1940, Trépanier démissionnera de son poste pour s’engager dans l’effort de guerre. Peu après, on annule l’ensemble des activités prévues, invitant tout de même les différentes institutions associées aux fêtes à organiser leurs propres événements lors de l’année du tricentenaire. Plusieurs organismes répondront à l’invitation, mais c’est l’Église catholique qui s’imposera nettement comme principale architecte des fêtes.