Pour ne pas faire table rase du passé à Lac-Mégantic

Centre-ville de Lac-Mégantic, au début du 20e siècle (source: BANQ)
Centre-ville de Lac-Mégantic, au début du 20e siècle (source: BANQ)

Le 30 mai dernier, dans un article paru dans La Tribune, j’expliquais à la journaliste Chloé Cotnoir que la pire erreur que pourrait faire la Ville de Lac-Mégantic suite à la tragédie du 6 juillet 2013 serait de tout détruire et de reconstruire rapidement un centre-ville qui ferait table rase du passé. Le 29 octobre, c’est justement la décision qu’a prise le conseil municipal en annonçant la démolition de la presque totalité des bâtiments se trouvant dans la « zone rouge ». C’est une décision qui ne fait clairement pas l’unanimité au sein de la communauté et qui n’est pas sans susciter certaines inquiétudes quant aux transformations matérielles et symboliques que subira cet espace suite à cette décision.

Dans une entrevue diffusée sur la chaîne TVA, la mairesse Roy-Laroche reprochait aux citoyens qui contestent cette décision – et notamment aux membres du groupe « Carré Bleu » qui ont lancé une pétition rassemblant plus de 1400 signataires opposés à la démolition – de semer le doute au sein de la population. Pourtant, on peut difficilement leur reprocher de se questionner sur cette décision prise par les élus et il est étonnant d’entendre qu’elle ne s’attendait pas à ce que cette décision soit source de divisions. Il était pourtant clair que la reconstruction du centre-ville était un dossier extrêmement sensible et que le conseil municipal aurait la tâche délicate de trouver un juste équilibre entre le passé et l’avenir de cet espace.

La Ville de Lac-Mégantic s’est comportée de manière exemplaire lorsqu’elle a mis sur pied un processus de consultations publiques (« Réinventer la ville ») pour inviter les citoyens à se prononcer sur la forme que prendrait son nouveau centre-ville, sur les façons de réinventer cet espace dévasté par les flammes. Mais comme tout exercice du genre, pour être un succès, il doit mener à une prise de décision caractérisée par la transparence et par la recherche de solutions aussi consensuelles que possible. Dans ce cas-ci, de nombreuses questions demeurent sans réponse en ce qui concerne l’argumentaire mis de l’avant par la municipalité pour justifier ces démolitions, soit l’idée que la décontamination du secteur serait impossible autrement, que des risques et des doutes subsisteraient (sans parler des enjeux financiers de l’entreprise).

En tant que spécialiste d’histoire urbaine, il ne m’appartient pas de me prononcer sur la validité des études et analyses de sol sur lesquelles s’appuie la décision du conseil municipal. Je peux toutefois me prononcer sur l’impact social et culturel que risque d’avoir cette démolition à moyen et long terme. Comme le démontrent éloquemment des exemples comme le Quartier DIX30 de la Rive-Sud de Montréal ou encore le complexe Centropolis de Laval, on ne peut pas (re)créer un centre-ville de toutes pièces. Tout au plus obtiendra-t-on des espaces aussi banals qu’homogènes sur le plan architectural, où ne passent rapidement que des consommateurs, des espaces qui ne sont pas habités.

Ce n’est certainement pas ce qu’était le centre-ville de Lac-Mégantic avant la tragédie de l’été 2013. Au fil du temps, les citoyens – tant ceux qui l’habitaient que ceux qui le fréquentaient – l’ont investi de sens, de souvenir, d’une mémoire. Le démolir entièrement, c’est faire violence à ce sentiment d’appartenance, c’est choisir l’amnésie plutôt que la mémoire – même si cette mémoire est porteuse d’une part de souffrance. En guise de comparaison, on peut penser aux nombreux témoignages provenant d’anciens résidents de quartiers disparus dans les années 1960-1970 – époque où des démolitions du genre étaient monnaie courante – comme le « Faubourg à m’lasse » ou Griffintown à Montréal, ou encore le Vieux Hull dans ce qui est aujourd’hui la municipalité de Gatineau. Dans tous ces cas, on a affaire à des citoyens qui déplorent et regrettent amèrement la destruction des lieux de mémoire qu’ils associent à leur passé, souvent à leur enfance.

Ce sont des témoignages auxquels font maintenant écho non seulement les membres du regroupement « Carré Bleu », mais aussi les citoyens qui ont participé à la consultation publique organisée par la Ville et qui se sont clairement prononcés pour la conservation d’au moins une partie de l’ancien centre-ville de Lac-Mégantic. L’ex-député de Saint-François, Réjean Hébert, a raison de dire que la démolition complète du secteur est une décision que l’on risque de regretter plus tard. S’il y a une volonté compréhensible de tourner la page au sein de la communauté, il y a aussi un intérêt marqué pour la préservation d’une continuité historique au sein de cet espace que les citoyens de Lac-Mégantic ont fréquenté et habité. Il y a un prix à payer – et il n’est pas qu’économique – pour une telle démolition, et il doit être pris en compte dans le processus de décision même s’il n’est pas facile à chiffrer.

Évidemment, tout ceci n’est pas pour dire que la ville ne peut pas changer, et donc que les bâtiments qui subsistent dans la « zone rouge » devraient tous être conservés à n’importe quel prix. Au contraire, suite à la tragédie de juillet 2013, la municipalité a l’occasion, comme elle l’a elle-même expliquée, de « réinventer la ville », mais il me semble essentiel que cette réinvention ne fasse pas table rase du passé. Quelles que soient les contraintes auxquelles est confronté le conseil municipal, il me semble difficile de croire qu’il n’est pas envisageable de conserver plus que deux bâtiments publics, qu’il s’agisse d’édifices entiers ou encore de façades qui ont contribué à donner au centre-ville de Lac-Mégantic sa personnalité. De même, les élus municipaux devraient clairement s’engager à favoriser – plutôt que de simplement évoquer cette possibilité – des projets de redéveloppements reprenant certains éléments architecturaux du centre-ville et s’y intégrant harmonieusement.

Pour le dire autrement, les habitants de Lac-Mégantic ne devraient pas avoir à prendre « une dernière marche » dans leur centre-ville, mais devraient s’y reconnaître même lorsque sa reconstruction aura été complétée. Contre la tentation de la table rase, je ne peux qu’encourager les élus de Lac-Mégantic à entreprendre la recherche d’un meilleur équilibre entre le passé et le présent dans leurs efforts pour ramener à la vie leur centre-ville.

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