Une image, des mots

Cette session, j’ai le plaisir de donner pour la première fois notre séminaire obligatoire de méthodologie pour les étudiants à la maîtrise. C’est une expérience jusqu’à maintenant très intéressante et sur laquelle j’espère avoir le temps de revenir régulièrement ici. Deux trames s’y mêlent: une série de séances sur les aspects plus pratiques de la mise sur pied d’un projet de recherche; une autre consacrée à un certain nombre d’approches et de méthodes. Ces séances, plus thématiques, permettent de discuter plus largement de certains aspects méthodologiques de la recherche historique.

Il y a deux semaines, nous avons abordé la première de ces grandes questions méthodologiques: l’utilisation des sources iconographiques.
L’actualité m’a permis d’ouvrir la séance sur une petite controverse qui permet de mettre en relief certaines des problématiques relatives à l’utilisation de ces sources.

« VJ Day in Times Square », photo de Alfred Eisenstaedt, 14 août 1945

Cette photo d’Alfred Eisenstaedt, prise en août 1945 à la conclusion de la Seconde Guerre mondiale et publiée dans le magazine Life, est rapidement devenue l’incarnation même de la joie, de l’ivresse et du soulagement entourant la fin du conflit aux États-Unis. La question de l’identité du marin et de l’infirmière qui y figurent a fait l’objet de recherches et de démarches rocambolesques, qui se sont conclues par la quasi-certitude qu’il s’agit de Greta Zimmer Friedman et George Mendonsa. La photo est devenue objet de controverse lorsque, dans une entrevue récente, le récit des événements entourant le fameux baiser a permis de confirmer que Friedman et Mendonsa ne se connaissaient pas (dans les mots de Mendonsa: « The excitement of the war being over, plus I had a few drinks. So when I saw the nurse, I grabbed her, and I kissed her. »). Le blogue féministe Crates and Ribbons a été le premier, à ma connaissance, à suggérer que cette photo, loin de mettre en scène un moment d’un grand romantisme, représentait plutôt une agression (« sexual assault by modern standards »).

Mon but, ici et dans le cours, ne fut pas d’explorer tous les tenants et aboutissants du débat qui a suivi (et se poursuit), mais d’illustrer comment les sources iconographiques, d’une part, peuvent être trompeuses et, d’autre part, comment la question du contexte est importante lorsque vient le moment de les analyser.

Pour explorer la question plus avant, je ne peux que recommander chaudement l’ouvrage de Peter Burke sur la question, Eyewitnessing. The Uses of Images as Historical Evidence, que nous avons d’ailleurs utilisé en classe. Burke y explore les grandes questions méthodologiques que soulève l’utilisation des sources iconographiques, explore certains des principaux domaines où elles brillent par leur pertinence (représentations du sacré, affrontements politiques, culture matérielle, représentations de l’autre et stéréotypes, mise en récit de l’événement) et offre ses propres pistes quant au cadre d’analyse à privilégier. L’ouvrage regorge d’ailleurs d’exemples parlant sur la question, par exemple cette peinture de Titien intitulée Amour sacré et amour profane.

Titien, Amour sacré et amour profane (1515)

Les deux femmes qui y sont mises en scène incarnent, comme le titre l’indique, l’amour sacré et l’amour profane. Au fil des siècles, selon les publics et les valeurs culturelles en vogue, la nudité de la femme de droite, incarnant à l’origine le sacré, en est venue à prendre le sens contraire, illustrant bien comment, si une image vaut effectivement mille mots, une mise en contexte rigoureuse et la plus grande prudence s’imposent lorsque vient le moment de les choisir.

L’article « The Surrender of Montreal to General Amherst de Francis Hayman et l’identité impériale britannique », publié dans Mens en 2011 et abondamment illustré, a permis aux étudiants de faire une analyse critique d’une étude s’appuyant en bonne partie sur de l’iconographie.

Cette semaine, nous poursuivons dans cette veine, avec une séance consacrée à la narration et au récit historique.

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Les émotions et la ville

Je me permets de diffuser ici un appel à contribution d’un ami et collègue historien, sur une thématique particulièrement populaire en histoire urbaine par les temps qui courent.

La Revue d’histoire urbaine sollicite des propositions d’articles pour un numéro spécial sur le thème des « émotions et la ville » à paraître dans sa livraison du printemps 2014.

Longtemps négligées par une discipline qui tend à privilégier l’objectif et le vérifiable sur l’intime et l’éphémère, les émotions attirent néanmoins de plus en plus le regard des historiens.  Les émotions sont au cœur de l’existence humaine, et les chercheurs soulignent la manière dont elles façonnent les identités, nourrissent les valeurs et les croyances et gouvernent les relations sociales.  Mais si les émotions émanent du for intérieur de l’individu, c’est surtout sur le contexte social et culturel dans lequel elles sont vécues que s’est penchée cette historiographie.  Les sensations de joie ou de tristesse, de colère ou de bonheur varient selon les époques et les cultures, et à ce titre méritent d’être historicisées.

Si cette historiographie a jusqu’ici posé ces questions d’une foule de lieux et de périodes, il lui manque toujours un regard soutenu sur les spécificités de la vie émotive des villes.  L’objectif de ce numéro spécial de la Revue d’histoire urbaine est d’examiner la façon dont les environnements urbains suscitent leurs propres ensembles d’expériences émotives.  De tous temps, les commentateurs se sont servis d’un langage profondément émotif pour louanger ou condamner la ville tandis que les citadins ont eu à composer avec une multitude d’émotions positives et négatives générées par les réalités de la vie dans ces milieux denses et animés.  Comment ces expériences émotives ont-elles façonné les attitudes envers et les savoirs de la ville?  Et comment peut-on placer la diversité d’émotions présentes dans les sources au centre de l’analyse afin de jeter un nouvel éclairage sur les enjeux profondément subjectifs de la vie dans ces milieux des plus publics?

Je vous invite à consulter le site de la revue pour lire la suite et avoir les détails sur la soumission de contributions.

Lendemains de grève

Voilà qui n’est probablement pas un très bon présage, mais la publication de ce second article a été passablement retardée par les répercussions de la grève étudiantes du printemps dernier, qui continuent et qui continueront à se faire sentir dans les mois qui viennent. En conséquence, à la charge de travail traditionnellement associée à la rentrée se sont ajoutées les corrections de l’hiver dernier, qui avaient elles-mêmes été retardées par la préparation d’articles et de demandes de subvention qui ponctuent la saison estivale. Bref, les corrections sont terminées et la session entamée.

Les médias ont traité de l’impact de la grève sur le moral et l’énergie du corps étudiant, et cet impact s’est certainement fait sentir lors des corrections. Toutefois, plutôt que d’observer une baisse générale des résultats, j’ai surtout perçu une polarisation au niveau des résultats scolaires. Les étudiants dont la situation était déjà précaire ont généralement été incapables de rattraper ce retard, alors que les premiers de classe ont continué à performer.

J’avouerai également qu’à mon grand soulagement, la grande majorité des étudiants qui participaient à mon séminaire sur l’histoire des revues d’idées et d’essais au Québec (1917-2012) ont produit d’excellents travaux. Je me permets d’en mentionner quelques-uns:

  • Une étudiante a produit une excellente étude des Pamphlets de Valdombre de Claude-Henri Grignon, se concentrant sur trois thématiques (le duplessisme, les femmes et la nation canadienne-française) pour faire ressortir la pensée politique de cet intellectuel iconoclaste surtout connu pour Un homme et son péché. Il va sans dire que les citations savoureuses ne manquaient pas.
  • Deux étudiants ont tourné leur attention vers La Vie en Rose, célèbre revue féministe qui paraît entre 1980 et 1987, et ont mis en relief, dans le premier cas, la façon dont les collaboratrices de la revue interprètent l’histoire du féminisme entre les années 1940 et 1980, et dans le second, la façon dont la revue analyse le débat sur le droit à l’avortement. Les deux travaux permettent de mettre en lumière la diversité et la complexité des idées et débats qui traversent les pages de la revue.
  • Une étudiante a procédé à une analyse comparative des revues L’Action nationale et Parti pris de 1963 à 1966, s’intéressant au rôle qu’attribuent à l’État les collaborateurs des deux revues durant cette période mouvementée. Malgré des prémisses idéologiques très différentes, elle démontre que ces deux équipes observent avec méfiance les réformes entreprises par le gouvernement Lesage et son « équipe du tonnerre ».
  • La revue anarchiste Le Q-Lotté a fait l’objet d’une recherche s’inspirant du cadre chronologique proposé par Andrée Fortin dans son étude sur les revues québécoises et a permis de faire ressortir le caractère postmoderne (ou moderne avancé) de la revue, qui se veut une rupture brutale avec les utopies de la « génération lyrique ».
  • Un autre étudiant s’est penché sur La Cognée, organe du Front de libération du Québec, et a permis de faire ressortir la relation plus qu’ambiguë que le groupe entretenait dans ses écrits avec le marxisme et quelle était sa lecture de l’histoire du Québec.
  • Enfin, un texte fouillé a permis de faire ressortir l’évolution, sur plus de quatre décennies, de la façon qu’avait la revue jésuite Relations de couvrir les enjeux internationaux.

Bref, corriger ces travaux a été une bonne façon de compléter mon propre rattrapage.

La grève étudiante laissera également son empreinte sur le prochain congrès de l’Institut d’histoire de l’Amérique française dans le cadre d’un événement intitulé « Regards croisés sur les mobilisations étudiantes » et auquel je vous invite évidemment à participer!