L’inspecteur général dans les écuries d’Augias ? Une perspective historique

Il est difficile de ne pas saluer la nomination de Denis Gallant au poste d’inspecteur général de la Ville de Montréal. Certes, l’incertitude persiste en ce qui a trait à l’étendue exacte de ses pouvoirs et de son indépendance, mais il n’y a pas de doute que sa présence contribuera à l’assainissement des mœurs à l’hôtel de ville. Cela dit, l’histoire de la corruption et de la collusion à Montréal invite à la prudence pour ce qui est des attentes à entretenir quant à la tâche qui attend l’inspecteur : cent ans avant la nomination de Me Gallant, une première croisade réformiste se terminait sur un échec avec l’élection de Médéric Martin à la mairie. C’est un échec qui est riche d’enseignements pour ce qui est de la nature du problème auquel est confrontée Montréal et des solutions à envisager pour le régler.

Un survol de l’histoire de Montréal depuis un siècle donnera l’impression que la ville a quelque chose comme un « penchant pour la corruption », pour citer le maire de Westmount, Peter Trent (Le Devoir, 12 novembre 2012). Rappelons néanmoins qu’au début du 20e siècle, en terme de taille, Montréal est la seule ville de sa catégorie au pays et, encore aujourd’hui, au Québec. Si on se rapporte à une toute autre échelle géographique, on constatera que la métropole est confrontée à des problématiques similaires à celles de ses consœurs du continent.

À partir de la fin du 19e siècle, dans la majorité des grandes villes d’Amérique du Nord, des acteurs provenant en majorité du monde des affaires se rassemblent sous la bannière réformiste pour lutter contre différents maux urbains : la pauvreté, les logements insalubres, le jeu, l’alcool, la prostitution. Ces mouvements ciblent également les gouvernements municipaux qu’ils décrivent, généralement non sans raison, comme archaïques et corrompus. Confrontés aux transformations rapides et radicales que connaissent les principales cités du continent sous l’influence de l’industrialisation et de l’urbanisation, les élus municipaux sont effectivement dépassés et le patronage est souvent utilisé à grande échelle par des politiciens populistes pour embrigader un électorat qui s’est grandement élargi. En plus de mener devant les tribunaux certains de ces politiciens véreux, les réformistes mettent de l’avant différentes réformes des structures politiques municipales qui permettront, du moins en théorie, de purifier les mœurs politiques municipales. Élimination du découpage par circonscription de la carte électorale, renforcement de l’exécutif, gouvernement par commission, nomination d’un directeur général : différentes formules sont mises à l’essai avec des résultats qui varient beaucoup d’une ville à l’autre.

À Montréal, cette mouvance réformiste fait son apparition dès 1886. Composé majoritairement d’anglophones, le mouvement vise d’abord le maire Raymond Préfontaine, qu’on accuse de dépenser des sommes faramineuses dans l’est de la ville, francophone, à des fins électorales. Préfontaine, il faut le souligner, a fait ses classes comme maire de la banlieue d’Hochelaga, qui est annexée à Montréal en 1883 et, d’une certaine façon, ce sont les pratiques politiques de certaines banlieues de l’époque que Préfontaine importe à l’hôtel de ville de Montréal. En quelques mots, il s’agit de politiques ambitieuses et coûteuses de développement qui favorisent à la fois son électorat et les promoteurs fonciers, mais qui entraînent également un endettement considérable. Ce sont d’ailleurs des pratiques très répandues dans le monde municipal, mais alors qu’elles sont assez faciles à dissimuler dans des centres de plus petite taille, elles deviennent beaucoup plus visibles dans une ville de la taille et du budget de Montréal.

Archives de la Ville de Montréal - Serment du maire James John Edmund Guerin. - 10 février 1910. - 1 page (VM6)
Archives de la Ville de Montréal – Serment du maire James John Edmund Guerin. – 10 février 1910. – 1 page (VM6)

Réorganisé à la fin du 19e siècle par Herbert B. Ames, le mouvement réformiste prend de l’ampleur, parvient à attirer un certain nombre de francophones et à prendre plus de poids au conseil municipal. Son candidat à la mairie, James John Edmund Guerin, prend le pouvoir en 1910, dans le sillage de la première grande enquête sur la corruption municipale à Montréal, menée par le juge Lawrence John Cannon. Après quatre années, le bilan de ce premier gouvernement réformiste est pour le moins mitigé. Le Bureau des commissaires qu’il crée pour isoler l’exécutif de l’administratif croule sous le poids de ses responsabilités étendues et le favoritisme renaît rapidement dans les rangs mêmes des réformistes, mais cette fois-ci au profit de l’ouest de l’île, donc de leur électorat. L’opposition, menée par le populiste Médéric Martin, fait campagne avec succès en dépeignant le mouvement réformiste comme une conspiration anglo-saxonne au service de l’ouest de la ville et les chasse du pouvoir en 1914.

L’administration de Martin ne brillera pas par sa grande probité et, dans les décennies qui suivent, élus municipaux, intellectuels, journalistes et citoyens de différents horizons s’attaqueront à leur tour à la problématique de la collusion et de la corruption dans le monde municipal. À la lumière de ce siècle d’histoire, survolé trop rapidement ici, l’idée n’est certainement pas de dire que la nomination de l’inspecteur général est vaine. Soyons plutôt conscient qu’elle devra s’accompagner d’un effort à long terme d’assainissement de la culture politique à l’hôtel de ville qui repose tout autant sur le comportement, au quotidien, des élus municipaux et des fonctionnaires, que sur la nécessaire contribution des citoyens, des médias et du gouvernement provincial à cet effort.

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