Montréal 1642-1942: 17 mai 1942

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Fêtes religieuses du 17 mai dans le parc du mont Royal (source: archives de la Ville de Montréal)

Le 17 mai représente indiscutablement le moment fort des fêtes de 1942 pour les nombreux acteurs religieux qui s’y sont engagés suite à la débâcle des fêtes prévues à l’origine par le comité civil. Je me permets donc d’y aller d’un texte un peu plus long et pour lequel je m’inspire de ce que j’ai écrit, il y a déjà belle lurette, dans mon mémoire de maîtrise sur le sujet. En cette journée du tricentenaire de la fondation de Montréal par Paul Chomedey de Maisonneuve, une grande messe à ciel ouvert est célébrée dans le parc du mont Royal.

Soulignons premièrement l’importance symbolique que revêt le lieu choisi par les organisateurs : le parc, appelé officiellement à l’époque « parc Mont-Royal », représente un point de rencontre et de conflit entre les communautés francophone et anglophone de l’île de Montréal. Longtemps appelé par ces derniers « Fletcher’s Field », il devient objet de contestation quand, au début du XXe siècle, différentes organisations religieuses commencent à faire pression sur les autorités municipales pour obtenir le changement de ce nom pour quelque chose de «plus catholique». L’appellation de «parc Jeanne-Mance » est suggérée en 1910 lors du Congrès eucharistique de Montréal. Vers 1940, elle s’est imposée dans la communauté francophone même si elle n’est pas encore officiellement consacrée.

À l’occasion des fêtes du tricentenaire, l’idée de rendre la chose officielle revient sur la scène et plusieurs éditoriaux de La Presse et du Devoir soulignent la nécessité de s’approprier culturellement ce lieu symbolique et d’en faire, si possible, un mémorial à la fondatrice de l’Hôtel-Dieu de Montréal. Bref, le choix du parc du mont Royal par les organisateurs des cérémonies religieuses du tricentenaire est loin d’être innocent.

Cette cérémonie se veut un rappel de la première messe à laquelle assistaient les héros à l’origine de la ville. La température menaçante que l’on rapporte cette journée-là n’empêche pas une foule de cinquante mille personnes de se réunir dans le parc plus d’une heure avant le début de la messe. D’importantes estrades sont érigées pour accueillir la foule. Au centre du parc, un autel est préparé et s’élève, visible à tous. Centre du culte catholique et de la cérémonie rituelle à venir, on l’a décoré de draperies blanches et bleues frappées de fleurs de lys. Ajoutons aux draperies la présence d’oriflammes marquées des mêmes symboles tout autour de l’autel. De nombreuses gerbes de fleurs décorent les estrades et le site en général. Comme le souligne J.-P. Héroux dans son compte rendu des fêtes : « Le Comité des Fêtes religieuses a prévu dans tous ses détails, l’organisation d’une cérémonie aussi remplie de magnificence qu’elle promettait d’être fertile en salutaires effets. »

L’apparence du site est intimement liée à la bonne transmission des « salutaires effets ». On double l’aménagement du site de micros et de haut-parleurs : la messe sera retransmise sur les ondes de Radio-Canada et bénéficiera ainsi d’une puissance de diffusion encore nouvelle à l’époque.

La cérémonie commence à dix heures trente. Sur l’estrade centrale ont pris place les dignitaires laïques invités à la fête. On y retrouve des politiciens, des magistrats et des membres de l’élite économique. À l’exception de Henry G. Birks, du comité exécutif de la ville, il s’agit exclusivement de francophones. Tout au long des fêtes du tricentenaire, on ne retrouve pas d’hostilité entre les deux communautés culturelles dominantes sur l’île. Toutefois, de par sa nature, la messe exclut ceux qui ne sont pas catholiques, donc la majeure partie des élites anglophones. Il s’agit clairement d’une fête «de famille ». Aux premiers rangs, on retrouve d’ailleurs des membres des diverses communautés religieuses de la ville ainsi que les corps de cadets de différentes écoles.

Un cortège, où prennent place les dignitaires ecclésiastiques qui présideront au cérémonial, se forme et se dirige vers le centre du parc. La foule s’agenouille au passage de ce défilé constitué d’une partie importante de l’élite religieuse de l’époque. Deux figures y tiennent une importance particulière. En premier lieu, le cardinal Villeneuve, arrivé la veille en train. Il préside la messe de cette journée de mai et représente le lien qu’entretient alors la communauté à l’Église de Rome. Ce lien est encore plus clair chez le deuxième clerc en importance dans ces cérémonies : le délégué apostolique, monseigneur Ildebrando Antoniutti, l’émissaire du pape Pie XII au Canada durant cette période. Une fois la lecture de l’Évangile terminée, c’est le Délégué apostolique qui lit à la foule un message du pape. On peut résumer les propos dans cette déclaration: «Enflammés effectivement et ayant la ferme volonté d’agir, qu’ils rejettent tout ce qui n’est pas en accord avec la sagesse chrétienne, qu’ils embrassent avec générosité tout ce qui lui est conforme, de sorte que tant les mœurs de chacun que les institutions publiques soient pénétrées et imprégnées de la sève vitale évangélique, seule cause de notre salut. »

La lettre du pape est accompagnée d’un don : un calice confié à l’archidiocèse de Montréal et orné d’icônes religieuses. On y retrouve bien entendu les visages du Christ et de la Vierge, mais aussi des symbole plus évocateurs des spécificités canadiennes-françaises. La coupe du calice est en forme de cloche, des vignes et des tiges de blé entrelacées, qui rappellent la vocation agricole et rurale de la société canadienne-française, constituent la colonne qui la supportent. Autour de cette colonne tournent des arceaux ornés de feuilles d’érable, autre symbole associé, du moins à l’époque, aux Canadiens français. Sur la base de la coupe, on retrouve la silhouette de la ville, nouvelle et ancienne, ainsi que la Sainte Famille, à laquelle elle est consacrée.

Le discours du délégué apostolique est suivi d’une allocution de l’archevêque de Montréal. Il y souligne le développement de la ville de Montréal depuis la fondation et sa fidélité soutenue à sa vocation missionnaire. On expose le Très Saint- Sacrement et la foule demeure en prière, chantant hymnes et cantiques. Dans l’après- midi, une procession à travers la ville viendra compléter le rituel.

À défaut de démontrer qu’il y a une réception parfaite des valeurs et des messages qui y sont transmis, l’assistance qui se déplace pour assister à cette messe prouve que les symboles déployés ont encore une certaine résonance durant cette période troublée de l’histoire. On tente en quelque sorte de se ressourcer à un moment premier, rejoué lors d’une messe à ciel ouvert. On retourne à un passé empreint de légendaire et à une île de Montréal presque vierge où quelques courageux colons, sous la tutelle de clercs et de nobles, élevèrent un établissement colonial destiné à christianiser les « païens » d’Amérique du Nord. On se réfère à un moment idéal qui appartient au mythe. On retourne à un moment où il n’y a pas de conflits dans la communauté, où elle se consacre toute entière à sa prospérité matérielle et morale mais surtout, à un moment auquel chacun peut s’identifier.

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